L’engouement pour les agrocarburants n’est plus ce qu’il était


 

Par Catherine Gouëset

http://www.lexpress.fr/actualite/environnement/l-engouement-pour-les-agrocarburants-n-est-plus-ce-qu-il-etait_795728.html

Parés de toutes les vertus il y a quelques années, les agrocarburants sont aujourd’hui accusés d’affamer la planète et d’encourager la déforestation. Et leur bilan environnemental ne serait pas si « vert » qu’on a bien voulu le dire, comme le concède un rapport… récemment retiré par l’Ademe de son site Web. Comment en est-on arrivé là?

L’engouement

Septembre 2004: le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin annonce un plan de développement des carburants d’origine végétale, qui doit aboutir d’ici à 2007 au triplement de leurs capacités de production en France.

Mai 2005: le gouvernement lance une nouvelle phase du plan biocarburants, pour la période 2008-2010, avec des agréments supplémentaires portant sur 700 000 tonnes dans la filière diester et 250 000 tonnes dans la filière éthanol.

Octobre 2005: l’Assemblée nationale décide, lors de l’examen du projet de loi d’orientation agricole, de porter la part des biocarburants dans les carburants à 5,75 % au 31 décembre 2008, à 7 % au 31 décembre 2010 et à 10 % au 31 décembre 2015. Une accélération de deux ans sur le calendrier prévu initialement par les autorités européennes.

Novembre 2005: un rapport intergouvernemental intitulé « Optimisation du dispositif de soutien aux biocarburants » montre que les 26 000 créations d’emploi prévues dans la filière des biocarburants sont « largement surestimées ».

Février 2006: le Premier ministre, Dominique de Villepin, annonce au Salon de l’agriculture la création de dix nouvelles usines de fabrication de biodiesel et bioéthanol.

Juin 2006: le ministre délégué à l’Industrie, François Loos, confirme l’expérimentation en France du carburant « vert » E85.

Septembre 2006 : le ministre de l’Economie Thierry Breton annonce que la France disposera d’ici à la fin de 2007 de 500 pompes pour distribuer de l’E85.

Octobre 2006: le Parlement vote un amendement instaurant un régime fiscal dérogatoire pour le biocarburant superéthanol E85.

Janvier 2007: la fabrication et la commercialisation de l’E85 sont officiellement autorisées en France. Ce nouveau biocarburant est composé à 85 % d’éthanol, alcool extrait de la distillation des céréales (blé, maïs), et à 15 % d’essence classique

Mars 2007: le Brésil, les États-Unis, la Chine et l’Union européenne annoncent, à l’ONU, la création d’un forum international des biocarburants visant à augmenter la production, la distribution et l’utilisation de produits alternatifs aux carburants fossiles.

Les doutes

Juillet 2007: Peter Mandelson, commissaire européen au Commerce, dénonce l’impact des biocarburants sur la déforestation et sur la hausse des prix des produits agricoles, au moment où le président brésilien Lula Da Silva fait une tournée en Europe pour promouvoir les agrocarburants.

Août 2007: une étude parue dans la revue Science cosignée par Renton Righelato, du World Land Trust, une organisation de conservation des écosystèmes, et Dominick Spracklen, de l’université de Leeds (Grande-Bretagne) souligne que les agrocarburants ne permettront pas systématiquement de limiter les émissions de gaz à effet de serre.

Septembre 2007: un rapport de l’OCDE souligne les risques que font peser les agrocarburants pour la production alimentaire mondiale.

Selon les calculs du Nobel Paul Crutzen publiés dans la revue Atmospheric Chemistry and Physics Discussions, la production de carburants à partir de plantes, utilisatrice d’engrais, pourrait accroître les émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Octobre 2007: le rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation critique cette politique subventionnée par de nombreux pays.

Décembre 2007: deux sénateurs membres de l’Office parlementaire des choix scientifiques et techniques rendent public un rapport consacré à l’effondrement de la biodiversité. Ils réclament un moratoire sur les agrocarburants.

Des experts de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires appellent à ralentir le développement des biocarburants.

Janvier 2008: la Commission européenne présente une proposition de directive pour que, en 2020, les biocarburants représentent, dans chaque pays de l’Union, 10 % du carburant utilisé par les véhicules des Européens.

Avril 2008: Nicolas Sarkozy réaffirme à Nantes, dans son discours de politique agricole, la nécessité de poursuivre les efforts engagés. « Nous avons fixé un objectif de 7 % d’incorporation de biocarburants dans le diesel et l’essence en 2010. Cet engagement sera maintenu ». Quelques jours plus tard, Jean-Louis Borloo, ministre de l’Environnement, plaide en faveur d’une « une pause sur de nouvelles capacités » pour la première génération d’agrocarburants (à base de céréales et de colza) à Rome, en marge du Forum international de l’énergie.

L’Allemagne, qui produit deux fois plus d’agrocarburants que la France renonce au développement massif des biocarburants. Angela Merkel inaugure à Freiberg la première raffinerie au monde de biocarburants de deuxième génération qui va produire du biodiesel à partir de chutes de bois, de la paille, des mauvaises herbes. Plus question donc d’utiliser des denrées alimentaires comme les céréales.

Juillet 2008: selon le Guardian, un rapport interne de la Banque Mondiale estime que l’essor des biocarburants est le principal responsable du bond de 140 % des prix d’un panel de produits alimentaires constaté entre 2002 et février 2008.

L’OCDE remet en cause, dans un nouveau rapport, les politiques de soutien aux biocarburants des pays de l’hémisphère Nord, dont le coût est élevé et l’impact environnemental limité.

Une commission du Parlement européen, celle de l’environnement, appelle l’Union européenne à revoir à la baisse ses objectifs en matière d’agrocarburants. De son côté, le Fonds monétaire international (FMI) conseille de revoir les subventions accordées pour leur développement, « surtout dans les pays développés » affirmant qu’ il y a « de plus en plus d’indications que la première génération de biocarburants encouragée par ces politiques ne constitue pas une alternative écologique ni compétitive en termes de prix aux carburants tirés d’hydrocarbures ».

Septembre 2008: les députés européens décident finalement de limiter la part des agrocarburants dans l’essor programmé des énergies renouvelables, au profit de ressources moins controversées comme l’éolien, le solaire, l’hydrogène ou l’utilisation de la biomasse.

Une étude du ministère de l’Agriculture montre un recul des cultures énergétiques du à la flambée des prix des oléagineux et céréales destinés à l’alimentaire.

Octobre 2008: le projet de loi de finances 2009 réduit les exonérations de taxe TIPP. En 2009, la réduction passe de 0,22 à 0,135 euro par litre pour le biodiesel et de 0,27 à 0,17 euro pour l’éthanol. Avec un objectif de suppression totale de ces aides dès 2012.

Janvier 2009: le Sénat adopte un amendement dans le projet de loi Grenelle 1 pour remplacer le terme de biocarburant par celui d’agrocarburant, afin d’éviter toute confusion avec l’agriculture biologique.

Avril 2009 : lancement du nouveau carburant E10 contenant 90 % de combustible de source pétrolière et 10 % de biocarburant provenant de la distillation de céréales ou de betteraves sucrières.

Août 2009: le rapport annuel sur l’industrie pétrolière montre que le succès des carburants verts a entraîné un manque à gagner fiscal de 720 millions d’euros en 2008, soit 44 % de plus que l’année précédente.

Octobre 2009: dans son rapport annuel sur l’alimentation mondiale, la FAO appelle à une révision des politiques et des subventions des pays de l’OCDE pour les agrocarburants, afin de maintenir l’objectif de sécurité alimentaire mondiale et de garantir un environnement durable.

7 octobre 2009: le conseil d’administration de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) valide un plan de développement des agrocarburants de deuxième génération, baptisé BioTfuel, d’un montant total de 112 millions d’euros.

8 octobre 2009 : l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) diffuse un rapport d’évaluation des biocarburants mitigé. Il indique notamment que la filière dite « ETBE » (mélange d’éthanol avec de l’isobutène, qui représente 50% du bioéthanol français) ne respecte pas les exigences de la directive européenne sur les énergies renouvelables. Quelques jours plus tard, ce rapport, « considéré comme très favorable au développement de la filière par des associations écologistes qui craignent les conséquences que les agrocarburants peuvent avoir sur les terres cultivables » est retiré du site, explique Rue89, « afin d’apporter les compléments nécessaires à l’étude et à sa revue critique ».

Le pionnier brésilien

Le Brésil lance dès 1975, au moment de la première crise pétrolière, un plan pour généraliser l’usage du gasohol, essence coupée à l’éthanol. Cette décision de la junte militaire qui dirige alors le pays n’est pas justifiée économiquement: il s’agit surtout de résorber la surproduction de sucre. Mais cet engagement est maintenu au fil des années.

En 2005, les ventes de voitures  » flex-fuel « , pouvant fonctionner aussi bien à l’alcool qu’à l’essence, dépassent celles des voitures classiques. La surface actuellement occupée par la canne à sucre pour la production du bioéthanol au Brésil est de 3,5 millions d´hectares en 2008.

Selon les écologistes, cette politique est désastreuse pour l’environnement -déforestation croissante de l’Amazonie, pollution des eaux par des engrais…- et pour la production d’aliments.

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