Ces pousses-pousses qui dérangent mais nourrissent tout un peuple…


A Kinshasa, des milliers de « pousses-pousseurs » ravitaillent la capitale et fournissent la subsistance à autant de familles pauvres, au grand dam des autres véhicules toujours pressés.


Les muscles d’ébène sont tendus par l’effort de tout le corps pour vaincre les forces contraires. Les deux pousse-pousseurs s’efforcent de faire traverser le trou de 30 cm dans l’asphalte de la chaussée à leur pousse-pousse chargé d’une carcasse de voiture complètement désossée. La circulation est bloquée. Les minibus, épaves bleues et jaunes de combi VW, klaxonnent à tue tête tandis que leurs receveurs couvrent de quolibets les deux pauvres pousseurs exténués.  Cette scène si commune à Kinshasa ne remonte pas à aujourd’hui.

En effet, depuis des décennies, il existe des charriots à deux roues, équipés de pneus habituellement lisses, qui servent au transport de toutes sortes de bien à travers la ville. Celle-ci, qui abriterait aujourd’hui entre 9 et 10 millions d’habitants, ne peut se passer des services de ces milliers de charriots appelés pousses-pousses, de fabrication artisanale, et de leurs « pousses-pousseurs » parfois  surnommés Kasongo.

Jours et nuits, sans aucun éclairage, ces charriots sillonnent la vie dans tous les sens et se faufilent jusque dans les bidons-villes les plus inaccessibles pour y transporter  fumier, produits agricoles, planches d’acajou pour les menuisiers, sacs de ciment ou de charbons de bois, tas de ferrailles qui font 5 fois le  volume des carrioles. .. Celles-ci se muent parfois en corbillards, ou en bacs pour traverser certains tronçons de rue transformés en rivières de 50 cm de profondeur après une pluie torrentielle. Ce métier, réservé aux hommes et qui demandent  des biceps et des mollets à toute épreuve, a longtemps été méprisé. Il demande en effet beaucoup d’efforts pour un rendement journalier qui n’est pas toujours garanti, sous un soleil de plomb ou de torrentielles pluies tropicales.

Pourtant, le chômage endémique aidant, de plus en plus de jeunes diplômés universitaires acceptent au moins pour un temps, de pratiquer ce métier qui leur fournit quelques revenus.  On sait « qu’il n’y a pas de sot métier mais seulement des sottes gens »… D’autres pousses-pousseurs y trouvent les recettes nécessaires pour nourrir leur famille, la soigner, et payer les études de leurs enfants (l’école primaire n’est pas gratuite tandis que les familles sont souvent pléthoriques). Comme tout est taxé par l’Etat, les pousses-pousses payent au moins trois taxes dont celle destinée à la ville : 10$[1]par an sous peine de confiscation du charriot. Il faut aussi payer environ 1 dollar par jour au propriétaire du charriot si on n’en possède pas personnellement, quelle que soit la recette de la journée. Il n’y a pas de couverture médicale et le seul engagement du propriétaire est de renouveler les pneus lisses quand ils sont devenus hors d’usage. Les « pousses-pousseurs » les  plus courageux et débrouillards arrivent à toucher jusqu’à 4 ou 5 dollars par jour, ce qui est plus que le salaire moyen d’un fonctionnaire.  Celui-ci gagne un salaire moyen de  50$ US par mois, mais n’est pas censé beaucoup travailler  ( !) tandis qu’il s’invente de multiples autofinancements complémentaires à travers les services rendus.

Les pousses-pousseurs se sont organisés en Association des propriétaires de charriots de Kinshasa dans le but de défendre leurs droits et de s’entraider. Si l’association bat de l’aile aujourd’hui, elle reste un signe que le travail de charretier est perçu comme une véritable profession qui reste cependant fragile. En effet, un charriot peut-être renversé par un  de ces minibus qui sillonnent la ville comme des kamikazes sans que celui-ci daigne s’arrêter. Mais gare au charretier qui cognerait un autre véhicule, il se ferait rosser aussitôt. Il y a aussi des charriots qui sont volés avec tout leur contenu au grand dam du pousse-pousseur, et des tireurs de charriot qui disparaissent avec le charriot et son chargement, si celui-ci a de la valeur et que le trajet est long. Mais comme les engins sont tous numérotés et qu’ils se connaissent souvent dans les quartiers, il est rare que le délinquant ne se fasse pas repérer un jour ou l’autre.

Il faut rendre hommage au courage et à l’audace de ces « pousses-pousseurs » sur qui se déchaînent les foudres de tous les autres conducteurs de véhicule. Ils sont nécessaires à la cité et leur métier est indispensable  pour nourrir des milliers de familles sans ressource à travers la ville. Le journal de la capitale, Le potentiel, qui vient de publier un dossier sur le sujet, souhaite qu’on les recense et même qu’on leur fournisse des micros-crédits pour qu’ils puissent devenir propriétaires de leur outil de travail. Une fois de plus, la pauvreté rend inventif et courageux. Les pauvres qui se battent pour leur dignité nous invitent aussi à ne pas trop nous plaindre de nos retards d’avion quand un volcan (il faudrait le traduire en justice !) ose perturber nos retours de  vacances de printemps depuis l’autre bout de la planète.

Source : La vie – Le blog de Bernard UGEUX


[1] 1$ fait environ 0,80 €.

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